Interview de Michel Serres sur les monnaies locales

mercredi 20 octobre 2010
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Voici la présentation de l’intervention de Michel Serres, présentation qui se trouve sur le site de France Info :

Loin de la spéculation, non cotées en bourse, les monnaies complémentaires apportent aux plus démunis, hors des flux ou des circuits de « l’argent ». Michel Serres en est un fervent partisan et il explique à Michel Polacco en quoi ces rares monnaies, qui sont légales présentent un véritable intérêt.

Michel Serres
Bonsoir Michel Serres

Bonsoir

Nous connaissons les monnaies : l’euro, la livre, autrefois le franc, la lire et les monnaies de référence : le dollar, le yen. Nous connaissons le microcrédit, qui par petites touches futées, permet d’aider au développement de populations défavorisées, mais que sont les monnaies complémentaires dont les canadiens, et quelques autres, sont les chantres ? S’agit-il de troc, alors Michel, soyez très clair, est-ce que c’est un moyen d’échange marginal, ou un moyen d’avenir, est-ce que c’est une niche ? Quel est leur intérêt, et sont-elles d’ailleurs cotées ?

Non, elles ne sont pas cotées, mais elles partent d’une idée très simple. En effet, c’est que nous nous scandalisons, et souvent à juste titre, que l’argent issu de la spéculation soit des centaines de fois plus important que l’argent issu de l’économie réelle. Et nous en accusons le plus souvent, et à juste titre parfois, les 225 personnes qui détiennent plus de biens que les 2 milliards et demi d’humains les plus pauvres. Et nous en accusons les spéculateurs, la corruption, l’inégalité, etc. Et je voudrais poser une autre question qui est tout à fait intéressante, je n’excuse pas les humains dans ces cas-là, mais je pose la question suivante : l’une des raisons de cette iniquité, n’est-elle pas, ou ne vient-elle pas de l’argent lui-même ? Et la question c’est : est-ce qu’on pourrait essayer de réinventer l’argent en supprimant certains de ces défauts ? C’est justement ce que font les adeptes des monnaies complémentaires et vous avez raison de dire qu’elles ont commencé plus ou moins au Canada, Vancouver et à Toronto, elles sont allées en Europe, elles ont commencé en Bavière en Allemagne, en Ariège en France, elles sont répandues en Suisse, en Angleterre, etc. En français nous les nommons SEL (système d’échange libre) et en Bavière il s’appelle chiemgauer et fairshares en anglais. Alors voici, j’en suis un militant enthousiaste, et je voudrais expliquer clairement ce dont il s’agit :
Premièrement, elles ne sont pas illégales. C’est-à-dire les pouvoirs publics les admettent et par exemple, en Bavière, un chiemgauer vaut un euro et cela s’échange, normalement, contre la monnaie courante…..

… Moi j’ai le droit de fabriquer mes petits tickets, mes petites monnaies…

Non, bien sûr que non, c’est un contrat qui est fait entre plusieurs personnes dont je vais parler. Mais elles ne figurent pas évidemment sur le marché des changes international. Deuxièmement, et c’est le plus important, elles sont des monnaies fondantes, c’est-à-dire qu’elles perdent leur valeur avec le temps ce qui oblige le détenteur bien sur d’accélérer ses échanges et de ne pas thésauriser. Et du coup c’est un taux d’intérêt négatif, elles ne rapportent pas, c’est un flux et non pas un stock, donc pas de spéculation possible, et voici justement la critique qu’on faisait à la monnaie courante. Troisièmement, elle tourne localement. Alors qui intéressent-elles ? Bien c’est très simple, par exemple un paysan qui ne peut écouler ses produits à cause du prix pratiqué sur le marché mondial, on peut imaginer un petit commerçant qui est ruiné par la concurrence des grandes surfaces, on peut imaginer tous les chômeurs possibles qui sont sans travail, pourquoi sans travail ? Parce que le marché du travail est effectivement international. Et du coup, elles sont des monnaies qui tournent localement entre ce petit paysan, ce petit chômeur et ce petit commerçant, et ne dépassent pas le cadre assez étroit de leur circulation, et cette circulation locale permet des relations de voisinage, d’entraide et des valeurs autres que les valeurs spéculatives comme par exemple l’éducation, la santé, etc.

… Mais mon petit chômeur, il faut bien qu’il ait sa monnaie, qu’il la récupère… il faut bien qu’il la trouve ?

Oui, c’est cette monnaie là qui lui permet d’aller justement chez le petit commerçant qui a cette monnaie et qui prend ses produits chez le petit paysan qui ne peut pas, etc. Vous voyez comment ça se met à circuler. Du coup, elles sont fondées sur une autre idée de la valeur. Et dans le cas particulier du SEL (système d’échange local) français dont j’ai parlé tout à l’heure, on échange essentiellement du temps, mais compte non tenu de l’exercice accompli pendant l’unité de temps. Je veux dire, par exemple, que je vais échanger une heure d’exercice avec vous, moi je sais réparer une mobylette et vous, vous savez de la biochimie par exemple, donc on ne tient pas compte de la valeur de l’exercice posé dans le temps, on échange simplement de l’unité. On ne dit pas le temps c’est de l’argent, mais on dit la valeur c’est le temps de la vie, et c’est cela qu’on échange. Et du coup nul n’aurait idée évidemment de thésauriser du temps, on ne thésaurise pas des minutes, des secondes...

… Vous pouvez posséder un temps de ma vie…

… on ne thésaurise évidemment pas le mètre ou le degré fahrenheit. Et du coup, si on regarde comment ça se passe pour le chiemgauer en Bavière on s’aperçoit qu’entre 2007, 2007 et aujourd’hui 2010, le chiffre d’affaires du chiemgauer a doublé tous les ans. Et du coup l’argument que je prenais en commençant, ce n’est peut-être la faute des hommes, c’est peut-être la faute des hommes, mais ce peut être la faute aussi de la caractéristique de la monnaie. Alors du coup cette monnaie la, dont je suis un spectateur enthousiaste, vraiment militant et dont je souhaite vraiment qu’elle se répande, elle permet évidemment de vivre à des chômeurs, à des paysans en question etc. Ca fait beaucoup de monde, ça fait peut être même 3 milliards d’humains sur la planète. Et du coup cette monnaie revient au troc originaire, en assouplissant le troc originaire par une monnaie telle que nous l’avons connue, il y a des milliers d’années, au moment où on commençait la monnaie. C’est vraiment très enthousiaste parce que c’est un re-départ et comme une re-naissance de l’économie locale.

Alors, c’est quand même une niche parce que ce dont vous nous parlez ça se produit dans des petits milieux, comment faire pour lui donner une dimension qui fasse que ca change ?

Surtout pas, parce que la dimension globale c’est celle précisément qui a ruiné le petit paysan, le petit commerçant, le chômeur, etc. Et donc cette circulation locale, évidemment c’est une critique qu’on peut faire à cette localisation, mais elle permet des rapports humains réels qui n’ont plus lieu aujourd’hui, des rapports d’entraide et des rapports de voisinage.

Peut-être très limitée quand même en quantité donc ?

Oui, mais ça sauve les gens, c’est limité en quantité mais ça sauve les gens, c’est quand même salvateur, c’est pour ça que j’en suis un militant enthousiaste.


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