Monnaies éthiques : les billets doux

mardi 28 mai 2013
popularité : 24%

Article de Léa Lejeune, publié dans le journal Libération, le 26 mai 2013, rubrique Economie.

décryptage Sol-Violette, Abeille, Heol… Ces alternatives locales à l’euro, à vocation solidaire, rencontrent un certain succès, crise et lassitude du système aidant.


Dans son panier de courses, Sarah Barrière, une étudiante toulousaine de 26 ans, a mis des légumes, du lait de soja et des œufs. Quand elle passe en caisse, elle sort une poignée de coupons-billets colorés. Pas un seul euro. Le commerçant ne cille pas et lui rend quelques centimes. Sarah est l’une des utilisatrices du sol-violette - sol pour « solidaire » -, cette monnaie complémentaire qui monte dans la Ville rose et participe à un réseau avec d’autres monnaies locales en France. « Je les dépense dans les commerces de proximité pour aider l’économie locale et surtout dans l’alimentaire afin de favoriser les circuits courts », explique-t-elle. En France, il y a déjà l’abeille à Villeneuve-sur-Lot, l’heol à Brest, l’eusko dans le Pays basque, etc., soit 60 projets de monnaies solidaires concrétisés ou en préparation. La région Ile-de-France a d’ailleurs lancé un appel à projets, offrant jusqu’à 50 000 euros aux associations participant à la mise en place de ces systèmes qui ont tout d’une économie parallèle sans le versant souterrain. Au niveau mondial, 4 000 monnaies « complémentaires », pour ne pas dire alternatives, auraient cours à ce jour. Elles ont même leur conférence internationale, la deuxième du genre, qui se tiendra à La Haye du 19 au 23 juin. Dans un contexte de crise, de spéculation boursière et d’enrichissement des banques, les projets de monnaies sociales et solidaires fleurissent comme autant d’alternatives au système, portées par des groupes militants et des collectivités locales, majoritairement de gauche. Une monnaie qui ne dort pas à la banque et qui a retrouvé sa fonction première d’échange dans des circuits courts et éthiques. Cet argent, physique ou virtuel, a retrouvé son odeur.

Comment ça marche ?

Version tradi des monnaies sociales, le sol-violette, en circulation depuis mai 2011, est aussi l’expérience la plus aboutie. Chaque mois, les « solistes » se rendent dans un comptoir d’échange pour troquer leurs euros contre des coupons-billets d’une valeur de 1, 5 ou 10 sols. Coup de pouce, ils gagnent au passage 5% de pouvoir d’achat (20 euros valent 21 sols). Ces bons sont préfinancés. En clair, l’argent en euros est déposé sur un compte en banque - à Toulouse, au Crédit coopératif ou au Crédit municipal - afin de garantir la réserve monétaire. Le revers de la pièce ? Pour éviter la « fuite », une taxe de 5% est prélevée sur les coupons rééchangés en euros. « Pour encourager sa circulation, cette monnaie est fondante. Les petites coupures, traçables grâce à un code, perdent 2% de leur valeur si elles ne sont pas échangées en trois mois. Résultat ? Le taux de rotation d’un coupon-billet est de quatre à cinq fois par an, environ le double d’un billet froissé », explique Bruno De Menna, chargé de développement du réseau. Il a fait ses comptes : depuis 2011, 1 237 personnes ont utilisé ses chères pépètes solidaires, 63 000 sols ont été émis et la richesse créée atteint potentiellement 315 000 euros. Et le panel des biens et services disponibles s’est étendu : séances de kiné, sophrologie, location de voiture, ménage, restaurants et places de ciné sont payables avec cette monnaie. Les professionnels associés à l’opération sont triés sur le volet grâce à un dossier d’agrément qui vérifie le sérieux de leur démarche, la provenance des produits comme le respect du droit social. Et ce mois-ci, le sol-violette devient virtuel : payer via des plateformes collaboratives en ligne, des cartes à puce ou un smartphone facilite les échanges. Mais rien à voir avec les bitcoins, la fameuse monnaie virtuelle dont chaque unité est générée par des programmes informatiques selon un protocole d’échanges sécurisé en pair à pair, mais qui ne repose sur aucune valeur préfinancée.

« Pour éviter que ces monnaies ne soient un gadget, il faut qu’elles apportent des solutions à un besoin quotidien », explique Anne-Cécile Ragot, de l’agence de conseil Alternatives & Alliances. Elle épaule la communauté d’agglomération les Lacs de l’Essonne dans l’élaboration d’une monnaie sur mesure pour la population défavorisée des villes de Grigny et Viry-Chatillon. Ici, consommer équitable n’est pas la priorité, il s’agit plutôt de soutenir les commerces locaux pour redynamiser des quartiers désertés. A Toulouse déjà, le sol-violette n’est plus l’apanage des bobos et alters. « Des chômeurs et une trentaine de familles sélectionnées sur critères de ressources reçoivent 30 sols fléchés par mois », annonce fièrement Bruno De Menna.
Autre monnaie, autre objectif, les tookets, conçus en partenariat avec le Crédit agricole Pyrénées-Gascogne, s’adressent aux entreprises locales. Les abonnés accumulent une cagnotte de points qu’ils redistribuent aux associations de leur choix. Histoire de resserrer les liens entre économie de proximité et secteur associatif. Enfin, les SEL (systèmes d’échanges locaux) autorisent une forme de troc entre particuliers d’une communauté restreinte. Cette unité de compte aux noms originaux (sourires, cailloux, prunes et pistaches) est basée sur le temps. Ainsi, une heure de travail fournie est égale à 60 unités, elles-mêmes réutilisables pour profiter du temps de travail d’un autre membre de la communauté. Souvent accusés de promouvoir du travail au noir, les SEL sont aujourd’hui en recul.

Quelles origines ?

D’une popularité limitée, le phénomène n’est pourtant pas récent. La première initiative date de 1932. A Wörgl, petite cité autrichienne touchée par la crise de 1929, le maire avait émis des « bons de travail » à utiliser localement et rapidement pour relancer les travaux publics puis fluidifier les échanges. En 1934, une banque suisse a mis en place le wir, une monnaie d’échanges de biens et de services entre entreprises, qui circule aujourd’hui encore entre 60 000 PME. En réponse à la crise économique de 2001, qui les a privés de leur monnaie, les Argentins se sont laissés convaincre. Sept millions de personnes se sont approprié le credito. En France, le phénomène a émergé en 2002 avec le rapport de Patrick Viveret, « Reconsidérer la richesse », commandé sous le gouvernement Jospin. « J’y émettais l’hypothèse qu’il faut changer notre rapport à la monnaie, déjà dégradé. Le sol faisait partie des propositions pour remplir des missions dans lesquelles l’euro péchait : le développement d’une activité à forte valeur ajoutée et d’une économie de proximité. J’encourageais les citoyens à se réapproprier la monnaie dans la veine de l’éducation populaire. » Le regain d’intérêt est réel depuis deux ans avec l’installation durable de la crise économique sur le Vieux Continent.

Pourquoi le phénomène monte-t-il aujourd’hui ?

Ce contexte favorable au lancement de monnaies parallèles repose sur une conjonction de facteurs cités par les porteurs de projets. « C’est à la fois une réaction face à la crise qui s’installe et à la prédominance des banques et c’est aussi un ras-le-bol de la manière dont sont conduites les affaires locales », avance Carlos De Freitas, membre de l’Institut Palmas Europe et coorganisateur de la conférence de La Haye. Mais la première motivation est l’instabilité du système monétaire, selon l’économiste Bernard Lietaer, auteur de -Halte à la toute puissance des banques ! (1), pour qui le problème ne date pas de la dernière crise. « Depuis 1970, le monde a connu 425 crises systémiques : crises bancaires, crises d’endettement public. On a même frôlé la crise monétaire dans la zone européenne. Toutes ont en commun que l’économie des pays touchés ne repose que sur un seul type de monnaie, créé par les banques et les banques centrales, ce qui cause cette vulnérabilité. De plus, aujourd’hui, moins de 5% des transactions financières quotidiennes correspondent à des biens et des services réels », décrypte-t-il. Pour lui, la monnaie n’est pas un instrument passif dans nos mains de consommateurs, un objet neutre, mais elle amplifie les cycles économiques. « La conception actuelle de la monnaie repose sur une pensée à court terme, l’idée que la croissance est obligatoire, et sur la concentration des richesses. Une pensée contestée, d’où l’intérêt de défendre un écosystème de plusieurs monnaies à différentes échelles, qui rendent l’économie plus stable. » Une preuve ? Quand la Suisse se porte bien, le wir est peu utilisé ; en période de crise, les bons circulent plus vite afin de pallier les problèmes de trésorerie des PME. Le wir représente 2 milliards de francs suisses (1,6 milliard d’euros) de chiffre d’affaires.

Quelles sont les limites ?

« Le droit français n’a pas été conçu pour accueillir d’autres monnaies que l’euro, selon l’article 111-1 du code monétaire et financier. Elles ne peuvent pas avoir toutes les fonctions de l’euro, elles ne permettent pas d’épargner par exemple et sont utilisables pour un nombre limité de biens et services », résume Hervé Pillard, avocat spécialiste du droit du financement. Le réseau sol rêve pourtant d’un projet de monnaie nationale qui reposerait sur la convertibilité des différents sols entre eux. Un coup de pied dans l’unité monétaire qui va à l’encontre de l’article 442-4 du code pénal. Et n’emporte pas l’assentiment du ministère de l’Economie sociale et solidaire (ESS). Au cabinet de Benoît Hamon, on est « favorable à ces initiatives, mais elles doivent rester locales par nature ».

Rien n’est donc prévu dans le projet de loi ESS qui sera présenté en conseil des ministres en juillet. Au quotidien, les sols sont surveillés de près par l’Autorité de contrôle prudentiel mais bénéficient de la bienveillance des autorités. « Tant que leur but est légitime », ajoute Hervé Pillard. « Je ne suis pas sûr qu’il en soit longtemps de même pour le bitcoin, car cette monnaie virtuelle, qui autorise à la fois la thésaurisation et la spéculation, ne renferme aucune portée sociale… » Comme quoi toutes les monnaies ne se valent pas.

Par LÉA LEJEUNE - Libération

(1) Bernard Lietaer, « Halte à la toute puissance des banques ! », éd. Odile Jacob, 2012, 304 pp., 23,90 euros.

Illustration : Jochen Gerner

http://www.liberation.fr/economie/2013/05/26/monnaies-ethiques-les-billetsdoux_905810


Brèves

16 octobre 2012 - Nantes. La mairie veut lancer sa propre « monnaie »

La mairie de Nantes entend lancer, en juin 2013, sur l’ensemble de son agglomération, une « (...)