Eléments d’analyse pour se repérer dans les projets de MLC

jeudi 26 juin 2014
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Le point de départ de ces réflexions est la demande, qui m’avait été faite pour les 4èmes rencontres des porteurs de projet de monnaies locales complémentaires (MLC) qui ont eu lieu à Villeneuve sur Lot en octobre 2011, d’animer une discussion sur les motivations des porteurs de projet

Le point de départ de ces réflexions est la demande, qui m’avait été faite pour les 4èmes rencontres des porteurs de projet de monnaies locales complémentaires (MLC) qui ont eu lieu à Villeneuve sur Lot en octobre 2011, d’animer une discussion sur les motivations des porteurs de projet, avec pour perspective la distinction entre projets « ascendant » (bottom-up) et « descendant » (top-down). Cette discussion me semble déterminante pour la prise de conscience qui doit accompagner nos types de projets qui sont des « expérimentations sociales », autrement dit des explorations qui ne rejettent nullement les considérations théoriques ou idéologiques mais qui préfèrent tirer des leçons à partir des pratiques, par une méthode des essais et des erreurs, par des tâtonnements. Cette prise de conscience, j’écris qu’elle doit « accompagner » plutôt que « précéder », et il y a là toute une pédagogie mise en pratique : c’est le Faire qui doit plutôt alimenter le Dire et le Comprendre.

Je ne cache pas que j’ai une nette préférence pour les projets dits « ascendants » et quand je constate que même les projets à forte composante descendante revendiquent eux aussi une part d’ascendance(1), je me dis que mes préférences sont partagées. Surtout quand le symétrique (des projets ascendants qui revendiqueraient une part de descendance) est rare.

Néanmoins, je trouve très bien que tous nos projets ne soient pas tous dans une même case : attention donc à ce que le refus des cases ne revienne pas à la promotion d’une case unique, d’un seul modèle, qui serait juste à adapter ici ou là. Car, sur le fond de ce qu’est un projet de MLC, il ne faut pas craindre d’être insistant : c’est par leur diversité que les MLC produisent des résistances à la « monnaie unique ». La résilience qu’elles apportent provient de cette diversité.

Bref une image de nos façons de faire, c’est bien le yin et le yang dont le symbole montre si bien le double refus du tout-gris ou de la couleur unique. Donc, non, tout n’est pas gris et il existe des distinctions à relever. Et non, aussi, il n’y a pas qu’une seule voie.

Fort de ces réflexions, je poursuis donc mon travail d’analyse en proposant quatre séries de distinctions pour permettre à chacun de se repérer. Je vais le répéter : ce sont quatre inventaires ouverts, composés à partir des réponses repérées aujourd’hui dans nos pratiques. Qui trouve-t-on dans des projets de MLC ? J’y avais déjà plus ou moins répondu(2). Comment peuvent-ils s’engager ? Vers quoi (les enjeux idéologiques de nos alternatives) ? Et pourquoi finalement une MLC (plutôt que l’Euro) ?

1- Quels critères pour essayer de savoir si un projet est plutôt top-down (descendant) ou bottom-up (ascendant) ?

Je commencerai par renvoyer à l’étude menée par Marie Fare et Jérôme Blanc sur le « rôle des pouvoirs publics dans la mise en œuvre de projets de monnaies sociales »(3) . Ce travail me semble particulièrement intéressant pour l’auto-compréhension de nos propres projets. Premièrement, il nous propose une double classification : non seulement en croisant les rôles possibles des pouvoirs publics (absence, engagement, soutien dans l’émergence et/ou dans le développement) avec les types de dispositifs (LETS, SEL, trueque, time bank, banche del tempo, RegioGeld¸SOL, NU…) mais surtout ce « rangement » dégage quatre « générations de monnaies sociales ». Ce peut être un très bon exercice pour chacun de nos projets locaux de consacrer un temps de réunion à reprendre le tableau proposé pour se demander comment il se situe, dans quelles cases il se range.

Deuxièmement, cette étude n’oppose pas de manière manichéenne pouvoirs publics et initiatives citoyennes mais se demande comment peut s’articuler le pouvoir de sécurisation de l’un avec la puissance d’innovation de l’autre ; manière d’appliquer à nos initiatives la dialectique « liberté et sécurité »(4).

Il y aurait de quoi, dans cette étude, pouvoir dégager des critères pour construire une distinction claire entre « ascendance » et « descendance ». Par exemple, Marie Fare et Jérôme Blanc distinguent bien entre un « rôle dans l’émergence » et un « rôle dans le développement » de la part des pouvoirs publics. Mais à la lumière des retours d’expériences et des analyses de nos pratiques, il me semble qu’il est possible de dégager plusieurs pistes pour clarifier cette distinction et donner corps à deux visions différentes(5) de nos types de projets. Il ne s’agit pas d’en prendre conscience pour alimenter une quelconque rivalité ; mais pour aider au travail de cohérence, il ne me semble jamais inutile de poser des repères.

1. Le premier repère me semble être l’impulsion, l’initiative : qui constitue le « groupe pilote » du projet ? Je ne demande pas qui a eu le premier l’idée, je demande juste de voir comment s’est constitué le groupe qui a animé et « piloté » le projet dans son émergence réelle. Pour cela, il faut raconter une histoire, celle du début du projet, sa généalogie. Ainsi pour Romans, le fil conducteur est un Forum citoyen tenu en octobre 2009(6) sur le thème de « Changer les échanges » et qui avait déjà pour ambition de proposer un espace pour relier horizontalement les divers dispositifs (associations et partis politiques) d’alternatives sur le bassin de vie Romans/Bourg de Péage. Aujourd’hui en France, beaucoup de projets trouvent cette impulsion première dans les initiatives des Territoires en Transition, et c’est tant mieux. Bien sûr, dans un projet « ascendant » comme dans un projet « descendant », ce sont bien toujours des « personnes » en chair et en os qui sont là, mais chacun peut reconnaître qu’il y a une différence quand une personne est présente en tant qu’habitant(e) ou citoyen(ne) ou si elle est là en tant qu’adjoint au maire, conseiller municipal ou directeur d’un centre social.
2. L’examen des « textes juridiques » (statuts, règlement intérieur) du projet permet de repérer les modalités de la prise de décision. Conseil d’administration classique et « pyramidal » ou bien collectif/collégial(e) de gestion/animation : voilà déjà un repère de base. Bien entendu, il n’est pas suffisant et un « collectif » peut être un écran de fumée comme un conseil d’administration peut être présidé par un « leader » éclairé et bienveillant. Il n’empêche que l’attention accordée à tel ou tel type d’organisation plutôt qu’un autre, tout comme la féminisation des textes, fournissent des indications. Les modalités de la prise de décision peuvent aussi varier : représentation, participation, types de mandats, renouvellement… Nos « associations » sont des petites sociétés et retrouvent, à leur échelle, tous les problèmes politiques liés à la question du pouvoir. C’est donc l’occasion et le lieu de multiplier les expérimentations démocratiques pour sortir du schéma du seul vote majoritaire : décision par consensus, unanimité, par preferendum(7)… La prise de décision renvoie aussi à la structure de la décision : quelle est l’autorité qui ultimement dans une décision vient garantir sa légalité ? Cette question se pose explicitement dans nos projets à propos de la question des critères pour accepter/refuser un prestataire. Il me semble évident qu’un collectif de citoyens n’a pas le même poids « en reconnaissance politique » qu’une municipalité ou une communauté de communes. Que ce soit justifié ou non n’est pas la question ; de fait, un projet adossé à l’autorité d’une municipalité et disposant d’emblée de la reconnaissance juridique de telle ou telle institution financière locale peut beaucoup plus facilement se permettre de proposer/imposer une convention avec des critères exigeants. Évidemment, à cela est liée la question du contrôle de l’engagement(8). Un engagement avec un barème précis et quantifié, ce n’est pas la même chose qu’une convention qui se contente de parier sur l’engagement citoyen, social et écologique des prestataires. A Romans, nous en sommes à ne nous poser ces questions que pour l’entrée dans la Mesure ; mais, quand dans une année, il faudra faire un premier bilan et évaluer/trier entre prestataires « sincères » et prestataires « profiteurs », ce sera une autre affaire ! La logique d’économie solidaire et sociétale de nos projets voudrait – en théorie – que nous puissions, dans nos prises de décisions, maintenir à égale distance tant l’État, ou ses épigones territoriaux, que le Marché. En théorie, oui ; mais en pratique, c’est encore une autre affaire et c’est cela qui compte !

3. Le financement fournit de nouveaux éléments souvent clairs et peu discutables. Bien sûr, la provenance du financement et surtout sa destination ; car il n’est pas déshonorant de bénéficier d’une subvention, mais ce n’est pas la même chose s’il s’agit d’une subvention d’investissement ou bien de fonctionnement. Un projet descendant aura d’autant plus de facilité à trouver un financement que son bailleur sera précisément l’institution sur laquelle il a l’opportunité de s’appuyer. Outre la source et la destination, le montant du financement serait peut-être le repère le plus pertinent, surtout au démarrage… Ces questions ont des conséquences directes sur la façon de justifier l’existence et le montant des mécanismes de fonte ou des commissions de reconversion. Dans un projet ascendant, l’auto-financement par les cotisations des utilisateurs et des prestataires, par la fonte et la reconversion, pourra-t-il un jour assurer la rémunération de « permanents » ? C’est une question cruciale pour la durabilité et le développement de nos expérimentations sociales. C’est aussi une question difficile(9) pour des projets ascendants. En effet, d’un côté, un financement « hétéronome » peut faire courir au moins trois risques à un projet citoyen : premièrement, celui de la récupération, celui de la caution sociale et solidaire d’institutions qui par ailleurs mènent et soutiennent une toute autre politique. Comment lors de la demande d’une subvention réussir à établir un « rapport de forces » susceptible de « limiter les contreparties à accepter »(10) ? Deuxièmement, le temps passé par des « permanents » à chercher à obtenir des subventions puis à justifier leur emploi est un ajout de fait, subi, à l’objet de l’association : l’association a alors pour but de se donner les moyens d’exister. Troisièmement, et des projets ascendants y seront particulièrement sensibles, surgissent des questions autour du salariat : bénévoles et salariés font-ils un même « travail » ? Que signifie la « reprise citoyenne de la monnaie par ses usagers » si elle dépend de « spécialistes » rémunérés ? Quels rapports de « gouvernance » peuvent se co-construire entre les « permanents » et les autres membres de l’association ? D’un autre côté, un financement « autonome » n’est-il pas vain, dangereux et incohérent ? Vain parce que l’autofinancement par les cotisations, la fonte et la commission de reconversion pourra-t-il jamais être atteint ? En particulier, imaginons une circulation parfaite de la MLC entre prestataires qui trouvent tous d’autres prestataires pour écouler leur MLC et du coup, la commission de reconversion ne « rapportera » plus rien. Dangereux parce qu’une telle exigence d’autofinancement pourrait vite se muer en impératif de rentabilité et faire dériver toutes les questions économiques – taux de fonte, de reconversion, d’intérêt en cas d’investissement solidaire par capital-risque – vers des objectifs de résultats seulement comptables. Incohérent parce que l’une des finalités de nos projets de MLC, qu’ils soient ascendants ou descendants n’est d’ailleurs pas ici discriminant, n’est-il pas une re-mise en question de ce que signifie des notions comme « intérêt général », « bien commun », « espace public » ? Comme l’écrit Jérôme Blanc : « une monnaie locale bien comprise, que son impulsion ait été ascendante ou descendante, doit, pour réussir ses objectifs, réussir à mobiliser une variété d’acteurs qui finiront par comprendre l’importance de soutenir le projet financièrement de manière durable ». Autrement dit, puisqu’il semble cohérent que les projets de l’économie solidaire devraient bénéficier d’un financement solidaire alors le financement public devrait être légitime pour nos projets : cela touche la question du rapport à l’institution que nous abordons plus loin.
4. Aussi pragmatiques et concrètes que soient nos initiatives, cela ne signifie pas que tout rapport à la théorie, à l’idéal, voire à l’idéologie, en soit automatiquement gommé. La lecture de nos Chartes en apporte une preuve flagrante : un projet de MLC est porteur de valeurs. Une MLC a une « âme ». Ces valeurs ne nous sont ni tombées du ciel ni sorties de nos seules réflexions ; quand un site internet existe, il n’est donc pas inutile de consulter son « panthéon » théorique et idéologique. Une référence à la décroissance ou au développement durable, ce ne sera pas la même chose ; de même pour une référence aux « Territoires en transition » plutôt qu’à l’agenda 21, au citoyen qu’à l’habitant. Se référer aux textes de Patrick Viveret, ce ne sera pas non plus la même chose qu’en appeler aux utopies sociales du 19ème siècle. Il ne s’agit pas de dire que ces références sont exclusives mais que leur choix, leur mise en valeur, leur priorité dénotent des orientations, des trajets qui ne se confondent pas. Ce qui n’empêche pas de souhaiter et de préférer les carrefours : mais, même à un croisement, il n’est pas anodin de savoir qui vient d’où.

5. Beaucoup de questions concrètes sur la faisabilité d’une MLC sont des questions techniques et il est donc normal que la distinction entre « ascendance » et « descendance » puisse s’y loger. Très prosaïquement, un projet citoyen n’a pas l’argent pour financer des moyens de paiements eux-mêmes onéreux ; ni même les moyens logistiques pour se lancer dans des explorations technologiques. C’est pourquoi les projets de MLC sont d’abord des projets avec des « coupons » imprimés sur le modèle des billets. Même en incluant les coûts dus à la protection, pour moins de mille euros, une association « pauvre » aura les moyens de financer l’impression de plusieurs milliers de billets pour les premières années de son existence. Mais toute « informatisation » du système nécessite des fonds extérieurs beaucoup plus importants. L’expérience et les causes de l’échec de la monnaie NU à Rotterdam (ainsi que du projet SOL première version, en France) en montrent toutes les limites : le coût de tels choix techniques et le retrait de certains financements (la Mairie de Rotterdam s’est retrouvée toute seule ; pour le SOL, la fin du financement européen EQUAL) signifient l’arrêt des programmes. Mais il y a une « question technique en tant que telle » et la poser renvoie à la finalité recherchée par un projet de MLC. A Romans, nous aimons bien dire qu’il faut « remettre l’économie à sa juste place » ou « redonner du pouvoir à l’achat » ; pour cela, pour retrouver une maîtrise citoyenne dans l’usage de sa monnaie, il n’est pas certain qu’il faille chercher à rentrer en concurrence avec toutes les « facilités » propres à l’Euro : cartes à puce, paiement téléphonique… Tout au contraire, la re-prise de conscience ne suppose-t-elle pas plutôt un « ralentissement » de l’acte d’achat. Nous sommes allés à Romans jusqu’à imprimer des billets de 0 mesure ; juste pour interroger, pour provoquer un étonnement sur ce qu’est un billet, à quoi il sert. Aujourd’hui, consommer avec des Mesures prend quelque temps : il faut aller à l’un des quatre « comptoirs d’échange », prendre le temps de lire le dernier « annuaire des prestataires » mis à jour, prévoir ses achats, anticiper la somme dont il y aura usage puis faire la conversion. Ah que cela serait plus simple si nous disposions de DAB en Mesure ! Ou, vite, un coup de téléphone et la « chair » même de la transaction monétaire serait escamotée. Alors, effectivement time is money, reprendre le pouvoir sur l’argent, c’est aussi reprendre quelque maîtrise technique sur le temps.

6. Le dernier critère que je proposerai – dernier brin d’un buisson qui dessine quelques vraies différences – sera celui du rapport à la légalité. Commençons par écarter une caricature. Celle qui ferait des projets « descendants » des amis de la légalité et des projets « ascendants » des amis de l’illégalité ou des ennemis de la légalité. Les projets « ascendants » aiment la légalité et ils n’aiment pas l’illégalité. Mais que signifie « aimer la légalité » ? C’est là que l’on peut trouver une nette différence dans la façon de faire vivre la légalité. Car là la question est clairement : d’où vient la loi ? D’où vient la légalité de la loi ? Si elle vient « d’en haut », en l’occurrence du système juridique des lois, arrêtés et règlements, alors en effet, on voit mal comment un projet de MLC, même si son objectif est « citoyen », en viendrait à prétendre participer à la « confection du droit ». Mais il est une autre façon de répondre à la question : la légalité de la loi se fonde sur la légitimité, et celle-ci (sauf en régime de droit divin) ne souffre en démocratie que d’une seule réponse, elle vient du bas. Récemment Philippe Derudder était à Romans pour une intervention sur la dette, et pour y mettre particulièrement en relief l’illégitimité de la notion d’intérêt et la confiscation actuelle de la souveraineté dans nos usages monétaires. Qu’il ne fût pas difficile ensuite d’enchaîner pour montrer comment un projet de MLC était un terrain idéal de résistance concrète pour récupérer partie de cette souveraineté monétaire. Et à partir de l’expérience des SEL, demandons-nous si le choix du « légalisme » aurait permis l’avancée obtenue à la suite du procès de Foix(11) ?

7. Reliée de la question précédente, celle du rapport aux institutions. Là aussi, il faut commencer par écarter une caricature, certes facile pour celui qui veut vite critiquer sans donner une chance à la discussion, celle qui voudrait que les projets « ascendants » ne voient dans les institutions que des ennemis à ignorer, à mépriser ou à combattre. Là encore, comme l’économie, comme pour la technique, il faut remettre les choses à leur juste place. Lors des troisièmes rencontres nationales, qui ont eu lieu à Romans en juin 2011, il y avait déjà eu une table ronde entièrement consacrée à ce débat(12). Je me contenterais alors de rappeler les « trois axes possibles de réflexion » qui me semblent pouvoir structurer une discussion non manichéenne :

1/ La démarche ascendante (bottom-up) de nos projets de MLC nous place en position critique (« instituante ») vis-à-vis des institutions.

2/ Mais même un projet « instituant », dès qu’il se pérennise, ne peut échapper à son « institutionnalisation » : comment reconnaître une telle transformation sans lâcher sur les motivations premières des fondations ? Pourrait ici être évoquées beaucoup d’interrogations sur l’organisation/structuration d’une association porteuse quand elle ne s’appuie pas déjà sur une institution existante : faut-il des salariés, comment rémunérer/compenser les activités des bénévoles ? Qui et Comment gérer/administrer tout ce qui est contacts(13), informations, essaimages.

3/ Dans nos rapports aux institutions, comment éviter le piège de la « complémentarité » (les phrases toutes faites du genre : institutions et associations sont « complémentaires » ; circulez, pas de problème à soulever.) ? Entre les institutions et les projets citoyens, n’est-il pas judicieux de rappeler que toute la légitimité et tous les moyens financiers des institutions proviennent d’abord des citoyens eux-mêmes ? Et que le soutien d’une institution territoriale à un projet citoyen n’est pas une « faveur » (accordée d’en haut) mais un légitime retour. Cette idée de « retour » me semble décisive pour distinguer entre démarche « ascendante » qui voit dans un financement institutionnel non pas une « faveur » mais un « revenu » et démarche descendante. Même dans un projet « ascendant », le soutien financier et technique des institutions peut être indispensable : « ce soutien est non seulement possible, mais il est en plus légitime : les financements que l’ont dit « accordés » proviennent quand même des citoyens eux-mêmes »(14).

Cette série de sept traits caractéristiques dessine un portrait de ce qui peut différencier un projet dit « ascendant » et un projet dit « descendant ». Distinction pragmatiquement utile pour fournir des repères et participer de la reprise de maîtrise dans les usages de la monnaie. Distinction qui n’a d’intérêt que si l’on voit immédiatement qu’il n’existe pas de projet purement ascendant ou de projet purement descendant : il y a plutôt un continuum de projets avec des curseurs variés suivant l’un ou l’autre des critères proposés. Beaucoup dépend des personnes impliqués dans la construction, et heureusement ! Dernière remarque pour signaler que les projets « ascendants » se définissent bien souvent aussi comme des projets « horizontaux » et il y a là un flottement de vocabulaire : car si le projet est « ascendant », c’est qu’il est vertical en quelques façons, même s’il prétend remonter la pente. C’est alors qu’il faut prendre toutes ces distinctions avec bienveillance et rechercher l’intention derrière les tâtonnements de vocabulaire ; et pour éviter les « procès d’intentions », chacun doit accepter de proposer une verbalisation, une formulation de ces distinctions, plutôt que de chercher à les nier. Ce que je viens de (re-)tenter de faire.

2- Et si l’enjeu c’était de savoir quel type d’alternative nous désirons ?

Vers quoi vont les projets de MLC ? Cette question est-elle trop radicale ? Trop « idéologique », voire trop « politique » ?

D’un côté, les MLC ne sont pas des monnaies « alternatives » stricto sensupuisqu’elles sont – pour l’instant en tout cas – convertibles sur la parité d’un Euro pour une unité de MLC. De ce point de vue, je me demande s’il ne serait pas plus exact de parler de « monnaie locale subsidiaire » plutôt que de monnaie locale(15) « complémentaire ». D’un autre côté, quand Télérama consacre un « décryptage », il le fait sur « le succès des monnaies alternatives »(16) et le reportage se conclut en dissertant autour des mots de « résistance, indignation, révolution » !

Autant reconnaître que l’alternative est un enjeu au cœur d’un projet de MLC. Mais qu’est-ce qu’une alternative ? Là encore, l’expérience des « alternatives concrètes » et des analyses de la pratique permettent assez facilement de proposer grosso modo deux grands types d’alternatives. J’ai proposé ailleurs de distinguer entre l’option et la rupture(17).

Qu’est-ce qu’une alternative ?

1. Alternative comme option 2. Alternative comme rupture
On coupe les branches On déracine
On garde l’essentiel On change l’essentiel
On s’attaque aux effets mais pas aux causes On s’attaque en priorité aux causes
(+) Principe de réalité (+) Principe d’utopie
(-) L’oxymore et le "carré rond" (-) La sécession
Accompagnement : conservateur Rupture : révolte

Voici rapidement quelques commentaires pour clarifier quelques points.

1. Je vois bien que le soubassement idéologique de cette distinction est une interrogation sur l’histoire et sur la manière dont nos projets peuvent s’insérer dans une trame qui les dépasse de beaucoup et qui pose de « grandes questions » : peut-on changer une société ? Comment un tel éventuel changement peut-il trouver à s’insérer dans une trame qui sait hériter du passé (sans le répéter) et qui regarde une ligne d’horizon (sans se prendre pour une avant-garde éclairée) ? Comment éviter le double écueil symétrique du « c’était mieux avant » et du « ce sera mieux demain » sans pour autant tomber dans le cynisme désabusé du « tout est foutu à présent » ? Je propose ailleurs quelques pistes pour garder une « sensibilité à l’historique » qui fasse place à nos projets d’alternatives comme expérimentations sociales, sur fond d’une Histoire définie/comprise/vécue comme un buisson en train de se former plutôt que comme un réseau de voies déjà tracées qui aurait ses bons aiguillages et ses bonnes « bifurcations »(18).

2. Les trois premières lignes tendent plutôt à durcir la distinction entre l’alternative-option et l’alternative-rupture et à opposer une alternative « molle » à une « alternative « radicale ». Mais ce n’est pas si simple parce que la radicalité courre toujours le risque de préférer l’intransigeance à la cohérence, autrement dit le simplisme à la complexité(19). En même temps, si l’alternative n’est qu’une option, on peut se demander : pour qui ? Pour celui qui a encore le choix, et c’est loin d’être tout le monde ! Pour un « appauvri », pour une « ressource » épuisée, pour un « sans », où sont les options ?

3. Les quatrième et cinquième lignes posent de véritables perplexités et doivent être lues ensemble. L’incontestable avantage de l’alternative-option c’est son réalisme tout comme l’incontestable avantage de l’alternative-rupture, c’est son idéalisme. L’incontestable tort de l’option c’est son risque de contradiction, son goût pour les « carrés ronds », les oxymores, le management de la chèvre et du chou. L’incontestable tort de la rupture c’est son risque du quant-à-soi, de l’enfermement « entre soi ». D’un côté, à refaire ce qu’on a toujours fait, on n’obtiendra que ce que l’on a toujours obtenu, c’est-à-dire « rien ou des miettes » ; à garder les pieds dans le monde d’avant, on y maintient aussi la tête : Paul Ariès débute souvent ses conférences par cette citation d’Einstein : « tant qu’on a la tête sous forme d’un marteau, on voit tous les problèmes sous forme de clous. » D’un autre côté, à vouloir rompre avec la société, par la construction d’une contre-société, on voit mal comment on pourrait en assumer les effets. Soit l’expérimentation échoue et elle ne fait que renforcer la clôture du système. Soit elle réussit, et après ? Si elle reste isolée, à quoi aura-t-elle été socialement et politiquement utile si ce n’est à permettre à quelques-uns de (se) sauver ? Et si elle prétend ne pas vouloir rester isolée, est-ce à dire qu’elle se pose en modèle, en exemplaire à suivre ? On le voit, toutes ces questions sont difficiles, ce n’est pas une raison suffisante pour les escamoter.

4. J’insiste plus particulièrement sur la dimension d’utopie qui réside dans un projet de MLC ; pourquoi ? Parce que je crois que parmi les premières objections qui nous sont faites lors d’une présentation, la plus importante n’est pas « est-ce légal ? » ou « peut-on falsifier les billets ? » mais « quelle est la différence avec l’Euro ? » ; question d’autant plus difficile pour une « alternative » qui n’est pas une « monnaie alternative » (puisque les MLC sont convertibles en euros). Il y a dans un projet de MLC une dimension d’utopie qu’il faut mettre en avant ; d’ailleurs très souvent la première réaction positive que nous entendons n’est-elle pas : « c’est fou ce que vous osez faire » ? Il y a dans les utopies un plaisir d’inventer, un droit de rêver : et le premier des désirs, n’est-il pas de réaliser ses désirs ? C’est ce potentiel de rêve, de « rêvolte », qui doit fournir impulsions et enthousiasmes : une alternative « triste » est une contradiction dans les termes. C’est pourquoi, la joie de la création et de la résistance ne peuvent rester enfermés, selon moi, dans les murs du légalisme. Maintenant, je sais très bien les dangers, les glissements et les glissades qui menacent les utopies(20) ; est-ce une raison suffisante pour ne pas les tenter ?

5. Un dernier mot sur la dernière ligne ; j’ai fait exprès d’y combiner des termes qui pour moi ont des attraits contradictoires. La rupture comme l’accompagnement du système me semblent deux illusions symétriques en matière d’alternatives ; mais je serai bien tenté et par la révolte et par le conservatisme. Je ne vois pas comment en dehors d’un « coup de sang », il serait encore possible de prendre conscience et de passer à l’acte sans en rester au spectacle de l’indignation ; et, en même temps, face aux irresponsabilités écologiques, aux indécences sociales et aux grignotages démocratiques qui détruisent le monde pour pouvoir sans cesse relancer la croissance de sa reconstruction, je vois bien que c’est tout un monde, tout un héritage que je veux conserver au lieu de me perdre sans but dans la consommation, la croissance et le développement, fussent-ils « vert » ou « durable » !

3- Quelles conséquences concrètes tirer de tout cela pour nos projets ?

Je voudrais finir ces séries de distinctions par une application des distinctions précédentes à une présentation des différents intérêts d’un projet de MLC. La compréhension ne s’est pas faite en une fois et j’en aurais été bien incapable au moment de me lancer dans l’aventure. Cette précision est importante car elle montre que nos types de projets supposent plus des « activivants » que des « savants ».

La question centrale pour moi part de la convertibilité avec l’Euro et de la pertinence de créer toute une machinerie bien compliquée et bien preneuse de temps si c’est pour « doublonner » avec l’Euro. Question directe : qu’est-ce que peut faire une MLC dont est incapable l’Euro ? Et je rajoute une condition particulièrement exigeante : qu’est ce qu’on peut bien faire avec une MLC qu’on ne pourrait pas faire avec l’Euro même si nous étions tous des citoyens hyper-conscients (nous aurions un Comprendre parfait) et hyper-conséquents (notre Faire et notre Dire seraient en harmonie) ?

La réponse centrale tourne toujours autour du doublement miraculeux, quasi « magique », de la masse monétaire par simple création d’une MLC. Et l’enjeu est la reprise d’une maîtrise dans nos usages de la monnaie, dans toutes ses dimensions.

3-1. Le doublement de la masse monétaire (« dédoubler » n’est pas « doublonner »).
Avant la création d’une MLC, un billet de 10 euros dans ma poche, c’est 10 unités monétaires équivalentes à 10 euros dans ma poche. Avec ces 10 euros, je peux acheter pour 10 euros de gâteaux. Mais quand j’ai les gâteaux, je n’ai plus les 10 euros puisque c’est mon pâtissier qui vient de les encaisser.

Après la création d’une MLC, et surtout après être passé à un comptoir d’échanges pour « convertir » mes euros, je n’ai plus 10 euros dans ma poche mais 10 mesures mais je peux toujours aller chez mon pâtissier, s’il accepte la Mesure, et acheter, « pour de vrai », pour 10 mesures (pour 10 euros) de gâteaux. Et c’est lui qui aura encaissé mes 10 mesures. Mais au fait, que sont devenus mes 10 euros convertis au comptoir d’échange ? L’association porteuse les a placés sur un « fonds de réserve ».

C’est maintenant qu’il faut refaire l’addition : 10 mesures dans ma poche que mon pâtissier vient d’encaisser, cela ne fait toujours que 10 unités monétaires qui sont passées de ma poche à sa caisse. Mais mes 10 euros de départ sont venus abonder le fonds de réserve de l’association émettrice des coupons d’échanges et ils constituent toujours 10 unités monétaires.

On peut même rajouter qu’avec une MLC, je reste propriétaire privé de 10 UM sous forme de 10 mesures mais que je ne suis plus propriétaire privé de mes 10 euros. Ceux-ci sont devenus la propriété de l’association porteuse ; dont je suis l’un de ses membres (puisque les coupons ne circulent qu’entre « associés » au sein d’une association loi de 1901). Donc, d’une certaine manière, mes « anciens » 10 euros, je n’en suis plus propriétaire « privé » mais j’en suis devenu propriétaire « associé ». Quels sont les « avantages » d’une telle association ?

• Le premier est la relocalisation. Elle se justifie pleinement d’un point de vue écologique, simplement par la réduction des distances de transports, et donc automatiquement d’un point de vue économique, par la réduction des coûts de transport. Il n’est pas interdit d’y voir d’autres avantages tant d’un point de vue écologique – par exemple, le premier des critères du « bio », c’est d’être une production locale –, que d’un point de vue économique – une MLC accorde une « préférence » aux prestataires en les désignant aux utilisateurs : une MLC est ainsi un « signe de reconnaissance » et produit un « effet de label » (qui de fait, en cas de situation concurrentielle, produit a contrario un « effet de boycott »). Comment se produit cette relocalisation ? Mécaniquement, tout simplement parce que 100 UM de MLC dans le « bassin de vie » qui délimite le périmètre de circulation d’une MLC resteront demain 100 UM de MLC. Ce qui n’est pas le cas de l’Euro dont le taux d’évaporation hors du « bassin de vie » est d’environ 80% ; ce qui signifie que 100 euros aujourd’hui dans un « bassin de vie » ne seront plus que 20 euros demain sur le même bassin de vie (et que les 80 autres seront allés vivre leur vie ailleurs). Au bout de deux échanges en MLC, c’est donc 100 + 100 + 100 = 300 mesures qui sont comptabilisées dans différentes caisse du « bassin de vie ». Si ces mêmes échanges s’étaient effectués en Euro, cela aurait donné : 100 + 20 + 4 = 124 euros. (Cqfd.) On peut même rajouter que cette relocalisation peut être renforcée par un mécanisme de « fonte » (à échéance fixée à l’avance, un coupon perd toute sa valeur et ne la retrouve qu’à condition que lui soit collée une « vignette » de revalidation). Cette fonte fait partie des « choix » qu’une association de MLC fait ou ne fait pas. Deux arguments plaident en sa faveur : d’une part, cela n’incite pas à la thésaurisation (« garder l’argent sous le matelas ») et empêche ainsi une MLC d’être une monnaie « spéculative » ; d’autre part, le montant de la « fonte » peut être justifié comme une contribution volontaire de la part des utilisateurs au financement du fonctionnement de l’association. Ces deux arguments suffisent-ils à vaincre les réticences de ceux qui refusent la « fonte » : d’une part, c’est compliqué, ou c’est beaucoup de complications pour une mesure plus symbolique qu’autre chose ; d’autre part, la « fonte » pousse à consommer. A quoi on peut répondre : d’une part, le retour du symbolique dans les échanges monétaires est essentiel et cela joue précisément un rôle dans la reprise citoyenne de la monnaie ; d’autre part, il ne s’agit pas de pousser à n’importe quelle consommation mais à une consommation définie par les cadres éthiques de la Charte et de la Convention signées par les prestataires.

• Le second avantage d’une MLC sur l’Euro pourrait s’appeler le « cercle vertueux du réseau éthique ». Pourquoi dans l’argumentation précédente n’ai-je pas signaler une éventuelle contradiction de la part de ceux qui refusent la fonte dans leur relation aux prestataires quand ils leur refusent à leurs propres prestataires une incitation à la consommation et à l’achat ? Parce que, et c’est là un aspect qu’aucun d’entre nous à Romans n’avait, à ce point, anticipé, c’est que la préoccupation économique n’est pas du tout au cœur des motivations des prestataires quand ils adhèrent à la Mesure. Je ne dis pas que l’aspect économique ne rentre pas en compte, mais je dis qu’il ne rentre pas plus que cela ; qu’il est pris en compte… avec mesure ! Car ce qui est mis en avant, c’est la reconnaissance délivrée par la MLC. Reconnaissance de leur travail, de leur activité, de leur métier qui est bien sûr un moyen de vivre mais aussi une manière de « bien vivre », dans la satisfaction d’une « utilité sociale » prise dans son sens le plus large, c’est-à-dire pas du tout réduite à ses résultats économiques. Dans le court reportage consacré par Canal+ au Sol-Violette, le commerçant interviewé le dit vraiment très bien, avec ses mots à lui. C’est là que la dimension « éthique » à laquelle les prestataires se sont engagés peut produire un « cercle vertueux ». De la même manière que la consommation régulière d’un abonnement à un panier maraîcher par l’intermédiaire par exemple d’une Amap ajoute le plaisir de s’engager dans la durée au plaisir d’une consommation locale et paysanne, respectueuse des saisons, des sols et des rythmes de production ; et réciproquement : quand quelquefois la motivation « militante » du « consom’acteur » faiblit, elle peut être relayée par la force de l’engagement pris et vécu depuis plusieurs années. A Romans, nous comptons sur le même enchaînement vertueux pour les prestataires ; d’une part, nous avons placé au cœur de la Convention signée avec l’association un « document de suivi » – nommé « au fur et à mesure » – qui rend progressive et souhaitable l’adhésion des prestataires à toutes les dimensions éthiques de la Mesure : la relocalisation, l’écologie, le social et l’humain. D’autre part, les prestataires ont tout intérêt économique, écologique et « éthique » à ne pas revenir vers les comptoirs d’échanges pour reconvertir leurs mesures en euros mais ils ont plutôt intérêt à en écouler la plus grande partie auprès de prestataires fournisseurs, ou bien, en tant qu’utilisateurs particuliers, à aller les « dépenser » au sein du réseau. Se crée ainsi de fait un réseau de reconnaissance non seulement dans la relation prestataires/utilisateurs mais aussi prestataires/prestataires.

• Le troisième avantage qu’une MLC apporte est une éducation citoyenne / populaire. Non pas par une pédagogie scolaire basée sur le Dire de ceux qui savent et qui s’adressent à ceux qui ne savent pas ; mais par une pédagogie beaucoup plus respectueuse des personnes et beaucoup plus « efficace » quand elle s’adresse à des adultes. C’est en faisant circuler une MLC que chacun peut se réapproprier la compréhension de ce qu’est une monnaie. D’où elle vient, qui l’émet, par quels mécanismes « magiques », au nom de quelle légitimité… toutes ces questions que personne ne se pose quand il manipule de l’Euro ; mais qui redeviennent évidentes dès que l’échange se fait en MLC. Quand nous entendons toutes ces questions que l’on nous soumet quand nous présentons la Mesure, nous ne pouvons nous empêcher de nous demander comment ces mêmes citoyens en sont venus à ne plus (se) les poser quand il s’agit de l’Euro. Et nous nous mettons à espérer qu’ils en viendront à (se) les poser à l’Euro ; mais à qui s’adresser ? Cette éducation est l’un des manières de (re-)faire de la politique, ni de façon politicienne ni dans la critique perpétuelle, mais en construisant sans attendre les cadres les plus fondamentaux d’une autre façon d’être ensemble. C’est dans cet aspect d’éducation citoyenne par le Faire, qui ne peut évidemment pas reposer sur l’exclusion, qu’un projet de MLC trouve facilement à s’intégrer dans un Territoire en transition.
3-2. Mais n’y aurait-il pas d’autres intérêts à explorer ?
Si je voulais être sévère avec ce qui précède, je pourrais penser que ce ne sont là que des arguments en faveur d’un « monopoly éthique entre bobos écolos » : et ceux qui n’ont pas d’euros pour acheter des mesures ? Autre interrogation : pourquoi cette volonté d’une reprise citoyenne de la monnaie ne porte que sur la circulation de la MLC et continue de confier la gestion éthique du fonds de réserve à une banque « la plus éthique possible ». Encore une autre interrogation : l’économie n’est pas qu’une affaire de circuit de consommation, aussi éthique soit-il. Car il n’y a consommation que s’il y a eu auparavant production. Et encore une interrogation : et si toutes ces interrogations n’en faisaient qu’une ? Parce qu’il faut bien reconnaître que les arguments précédents ne suffisent pas toujours à emporter l’adhésion et que souvent le scepticisme ainsi exprimé revient à demander un surcroît de sens. Posons la question le plus simplement possible : que pourrait-on faire des euros déposés dans le fonds de réserve ?

Sur le projet de la Mesure, nous pensons que la réappropriation citoyenne de la monnaie ne doit pas s’enfermer uniquement du côté de la consommation mais doit aller explorer du côté de la production ; et pour cela, ne pas se poser des questions seulement sur la circulation de la Mesure mais aussi se questionner sur l’usage des euros. Nous avons fait « sauter un verrou » le jour où nous avons cessé d’appeler ce fonds : « fonds de garantie », pour le nommer : « fonds de réserve ».

Ce sont sur ces questions que nous avons demandé et obtenu un financement Cress(21) ; nous avons dégagé trois pistes d’exploration :

1. La piste du fractionnement d’une partie du fonds de réserve à des fins d’usage solidaire : investissements solidaires, besoins insatisfaits, conversion solidaire…

2. La piste de partenariats avec des institutions de type mairie, communauté de commune : soutiens techniques et financiers, partenariats dans des actions citoyennes et écologiques…

3. La piste de partenariats avec des acteurs de l’ESS : centres sociaux, maison du citoyen, entreprises de l’ESS…

Je reviens juste sur la piste 1. puisque c’est celle qui recoupe le plus franchement toutes les séries de distinctions précédemment proposées :

• Les motivations de tous les partenaires d’un projet de MLC s’arrêtent-elles à la circulation de la monnaie, « côté consommation » ou bien essaient-elles de viser plus loin ?

• Le « culot » d’utiliser une partie du fonds de réserve à des fins d’investissement solidaire est-il réservé aux projets « ascendants » ? Nous avons déjà évoqué cette question avec les municipalités de notre territoire et nous comptons aussi en discuter avec les autres municipalités qui nous contactent.

• L’ambition alternative d’un projet de MLC doit-elle seulement viser une « autre consommation » ou bien doit-elle aussi pousser jusqu’à une « autre production » ? Et une « autre redistribution » ? En quoi un projet de MLC est-il en train d’explorer une « autre économie » et donc une « autre place » de l’économie dans la société ?

Le point le plus « polémique » parce que le plus exploratoire consiste dans l’utilisation du fonds de réserve à des fins d’investissement solidaire. Voici, pour finir, et en vrac, quelques réflexions pour répondre déjà aux premières objections émises :

1. Ce n’est pas vraiment du micro-crédit que nous devrions proposer (nous n’en aurions pas le droit) mais du capital-risque (nous avançons sur 5 ans une somme remboursable à l’échéance) mutualisé.

2. Les Euros qui sont convertis en Mesures vont sur un fonds de réserve qui est affecté partie en investissement solidaire partie en garantie.

3. Hypothèse : si nous « fracturons » le fonds de réserve à 50% et que nous affectons ces 50% à des investissements solidaires – sous la forme de CIGALES(22) ou équivalents – nous devons nous attendre à un retour de 76% (c’est le taux de retour pour les CIGALES) soit un risque de « pertes » de 24% mais comme nous n’avons engagé que 50%, c’est donc un risque de « pertes=non-reconversion » de moitié soit 12%. Si nous faisons l’hypothèse que si un jour nous devions rembourser, alors la moitié de l’encours serait chez les prestataires et l’autre moitié chez les utilisateurs alors cela ne fait plus que 6% que nous ne pourrions pas reconvertir (duquel il faudrait de toutes façons ôter les 2,50% de commission de reconversion) soit en fait une non-garantie de 3,5% quand nous fracturons à 50% !

4. Quand nous avons échafaudé cette hypothèse devant l’un de nos prestataires, il a ri aux éclats pour nous faire comprendre qu’un risque de 3,50% (sur une somme qui de toute façon ne sera pas énorme puisqu’il s’agira de ce que le prestataire aura dans sa caisse comme Mesures, et cela disons dans 10 ans !) soit 35,00 € s’il a 1000,00 Mesures en caisse ( et plus la somme qu’il aurait serait grande plus cela signifierait qu’il a beaucoup travaillé en Mesures et donc cela réduirait – de fait – les risques de devoir se trouver dans une situation de remboursement-reconversion forcée). 35,00 € pour avoir aidé à redynamiser pendant 10 ans l’économie locale avec des valeurs éthiques : c’est peccadille !

5. Maintenant, rien ne nous oblige à affecter la totalité de la fracturation à du capital-risque : financer de la conversion solidaire sans dépendre de la conversion militante, par exemple.

6. Avec les CIGALES, le « cigalier » s’engage à épargner tous les mois une somme minimale et constitue ainsi avec d’autres un fonds d’investissement (de 3000,00 € en moyenne dans les CIGALES).

• d’où l’idée de proposer aux utilisateurs de MLC de s’engager eux aussi à convertir une certaine somme tous les mois.

• cette somme pourrait être versée dans une FOURMIS (FOnds des UtilisateuRs de la Mesure pour un Investissement Solidaire) qui serait un club d’investissement solidaire à partir des Mesures ; qui pourrait être gérée par des utilisateurs sans se préoccuper du montant qu’ils y ont épargné.

• ou/ou bien : on créerait des CIGALES&FOURMIS : un tel club serait composé de cigaliers (50,00€ par mois en épargne et 50,00€ par mois venant de la conversion en Mesures = 100,00€ par mois pour la CIGALES&FOURMIS) –> On retrouve là le « miracle du doublement de la monnaie » de la MLC mais côté investissement et non pas côté consommation.

Tous ces points convergent vers une redéfinition de l’association porteuse : pour devenir une « coopérative » ; une « mutuelle ».

Je finirais sur une remarque mi-ironique mi-chagrine ; quand nous présentons le projet de MLC à des citoyens, les plus réfractaires posent d’emblée quelques questions qu’ils semblent juger rédhibitoires : sur la légalité en particulier et le caractère utopique du projet. Aujourd’hui, nous explorons d’autres pistes que nous ne présentons qu’à des actuels porteurs de projet de MLC mais devant nos propositions culottées, nous entendons les mêmes objections sur la légalité et l’utopisme. Qu’en penser ?

Place à l’imagination ? « Mais il est vrai que l’imagination sans limite des créateurs de monnaies complémentaires rencontrera immanquablement des limites légales avec lesquelles ils devront négocier, subir des interdictions ou parvenir à ouvrir des brèches »(23).

Michel Lepesant, co-pilote de la Mesure, http://monnaie-locale-romans.org/


Notes

1. Il suffit de lire ce que Patrick Viveret dit dans l’interview qu’il donne dans la Gazette des communes qui consacre tout un dossier sur les monnaies locales. Après avoir reconnu les limites du premier projet SOL, il ajoute : « Aujourd’hui, le SOL, tel qu’il se met en place à Toulouse, est beaucoup plus ascendant. Cela va dans le bon sens. Et puis, le SOL, qui n’a pas la prétention d’être hégémonique, se met en résonance avec les monnaies locales d’initiatives populaires comme « les abeilles » ou « les mesures ». », http://www.lagazettedescommunes.com/

2. http://monnaie-locale-complementaire.net/2011/08/editorial-lepesant/

3. http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00516382/fr/

4. Je me permets de renvoyer à un plus ancien article de Jérôme Blanc et Jean-Michel Servet, « Les monnaies de SEL versus l’euro. L’ancrage citoyen des monnaies face au cosmopolitisme monétaire », dans le numéro 13 de la Revue du M.A.U.S.S.

5. Je vais supposer dans l’exposé de ces différences que nous adhérons tous à une conception plurielle, critique et radicale de la démocratie et que nous ne confondons pas « antagonisme » (envers l’ennemi) et « agonisme » (envers le différend) ; http://dar.ouvaton.org/democratie-radicale/ .

6. http://monnaie-locale-romans.org/fcr-2009/ .

7. Voir sur le site de Jacques Testart : http://jacques.testart.free.fr/index.php?category/democratie

8. Voir les difficultés dans l’Alliance des Amaps de Rhônes-Alpes pour mettre en place une « garantie participative » dans laquelle des usagers auraient « contrôlé » des producteurs sur leur respect des engagements.

9. Merci à Jérôme Blanc pour ces pertinentes remarques qui m’ont permis de fouiller davantage cet aspect : quelles finances pour des finances solidaires, on l’entend bien, la question n’est pas anodine.

10. Dans le numéro 32 de décembre 2011 de Offensives, l’excellent trimestriel d’OLS, est très bien exposé le « dilemme du financement public », pages 46-47. http://offensive.samizdat.net/spip.php?rubrique4.

11. Sur les questions juridiques posées par un SEL : http://selidaire.org/spip/article.php3?id_article=457 .

12. http://monnaie-locale-complementaire.net/?p=841 .

13. Des questions aussi « bêtes » qu’une adresse contact, de la personne qui répond aux sollicitations. Dans un projet « descendant » appuyé sur une administration, une secrétaire peut toujours filtrer les messages ; dans un projet moins hiérarchique, une certaine « horizontalité » risque de perdre en efficacité et en clarté ce qu’elle gagnera incontestablement en chaleur et en humanité.

14. La gazette des communes, http://www.lagazettedescommunes.com/88194/romans-sur-isere-bat-%C2%AB-la-mesure-%C2%BB/

15. Monnaie « territoriale » serait aussi plus juste que « locale ». Un « bassin de vie » est une construction sociale et politique plutôt qu’une « localisation » géographiquement définie. Bref, il faudrait parler de « monnaie territoriale subsidiaire » plutôt que de MLC.

16. Télérama n°3229 du 30 novembre 2011.

17. J’ai formulé explicitement ce type de réflexions pour une intervention à L’Ecole de Management de Grenoble, sur le slow management comme « management alternatif ». texte qui paraîtra dans un ouvrage collectif aux éditions Pearson.

18. Michel Lepesant, La décroissance comme considération intempestive, dans « Notre décroissance n’est pas de droite », à paraître début 2012 aux éditions Golias.

19. C’est là qu’il faut être précis et ne pas confondre simplisme et simplicité, ni complexité et complication. Quant à moi, je défends et la simplicité (volontaire) et la complexité (attentive) mais ni le simplisme ni les complications.

20. Michel Lepesant, Socialismes et utopies, ressources de la décroissance, dans le n°10 d’Entropia du printemps 2010, http://confluences.ma-ra.org/?p=510.

21. Présentation de ces pistes dans le dossier Cress : http://monnaie-locale-romans.org/dossier-cress/

22. http://www.cigales.asso.fr/

23. Philippe Derudder, dans le n°57 de Vif-Argent, de novembre 2011.

Cette entrée a été publiée sur la plate-forme monnaie-locale-complementaire.net dans Pour les MCL, Textes le 1 février 2012 par Michel Lepesant


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